La nave del olvido

Lun 15 Nov 2021 19:00

Cinéma Vendôme. Chaussée de Wavre 19, 1050  Bruxelles  

Synopsis

Après le décès de son mari, Claudina se retrouve dans une routine solitaire. Elle décide de quitter la campagne pour rejoindre son petit-fils Cristóban et sa fille Alejandra, avec qui la communication est compliquée. C’est ici qu’elle fait la connaissance d’Elsa, une femme indépendante et mariée qui chante dans un bar caché appelé « Porvenir » (L’avenir). Une rencontre qui va lui permettre de s’émanciper d’une vie religieuse et conservatrice.

 

Biographie du réalisateur

Née en 1988, dans le sud du Chili, à Lautaro, Nicol Ruiz a étudié la réalisation de films à l’Université de Mayor. Depuis 2019, elle a réalisé sept des dix chapitres de la série télévisée de fiction « Los Carcamales ». En ce moment, elle est en train de développer son deuxième long métrage, intitulé « Cuando la Lluvia no me toca » (Quand la pluie ne me touche pas).

Fiche technique

Titre original : La nave del Olvido

Année : 2020

Durée : 71 min.

Langue : V.O. Esp, ST Fr

Pays Chili

Genre : Drame. Romantique | Vieillesse / Maturité. Homosexualité

Réalisation : Nico Ruiz Benavides

Récompenses :

2020 Festival de Ciné Ibero Americano de Huelva 2020 : Meilleur réalisateur / Meilleur film avec perspective de genre

Section : Opéra Prima

Entretien avec la réalisatrice de La Nave del Olvido, Nicol Ruiz

Devenir visibles : lesbianisme et vieillissement

De Monique Wittig à Audre Lorde, en passant par Adrienne Rich, les théoriciennes féministes ont depuis longtemps dénoncé l’invisibilité des lesbiennes dans les différentes sphères de la société. Depuis quelques années, on voit apparaître au cinéma de plus en plus de récits LGBTQIA2S+. Toutefois, il reste un angle mort : où sont les lesbiennes âgées? La Nave del Olvido parvient à rendre visibles deux réalités trop souvent effacées, soit la sexualité des femmes âgées et les relations lesbiennes.

 

La Nave del Olvido suit le chemin tortueux de l’invisibilité à l’affirmation, de Claudina, une femme âgée de la campagne chilienne qui développe un sentiment amoureux pour sa voisine. Avec une photographie onirique, la réalisatrice Nicol Ruiz, en empruntant les codes du coming-of-age, porte à l’écran un parcours intimiste et transformateur d’une découverte du désir lesbien autrefois enfoui. Au travers d’un ensemble d’épreuves – lesbophobie, deuil et précarité – se tisse en douceur un parcours vers la liberté.

 

Nicol Ruiz Benavides

Nicol Ruiz est née en 1988 à Lautaro dans le sud du Chili. Nicol a étudié le cinéma à l’Universidad Mayor au Chili pendant 5 ans. En 2016, elle a tourné son premier long métrage La Nave del Olvido. En 2019, elle a réalisé sept des dix chapitres de la série télévisée Los Carcamales, pour la maison de production de films Kuarzo. En ce moment, Nicol travaille sur son deuxième long métrage intitulé Cuando la Lluvia no me Toca.

 

 

Entretien avec Nicol Ruiz Benavides, réalisatrice du film “Les Sentiers de l’oubli”

 

“Les Sentiers de l’oubli”, premier long métrage chilien de Nicol Ruiz Benavides autour de l’histoire d’amour entre deux femmes d’un âge avancé qui découvrent la jouissance de la liberté dans un monde patriarcal.

 

Cédric Lépine : Avant ce premier long métrage, que faisiez-vous ?

Nicol Ruiz Benavides : Avant la réalisation des Sentiers de l’oubli (La Nave del olvido), je terminais mes études de cinéma au Chili. Il y avait un projet de fin d’étude à réaliser et j’ai alors senti le besoin de parler de sujets qui me tenaient à cœur. La réalisation a toujours été quelque chose qui me passionne, et je voulais prendre le risque d’oser réaliser ce film à ce moment-là. Le projet a évolué vers ce que l’on connaît aujourd’hui et Les Sentiers de l’oubli marque donc mes débuts dans le cinéma.

C. L. : Pensez-vous que le thème du film s’est imposé comme une nécessité parce que celui-ci est peu évoqué dans la société chilienne actuelle ?


N. R. B. :
Le film est en premier lieu apparu d’un besoin personnel. Ensuite, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une nécessité collective au-delà même du Chili. Le film est né de la volonté de parler de liberté autour de la façon dont certaines personnes vous font sentir que vous n’appartenez pas au reste de la société selon le moule de la conception patriarcale car le rôle des femmes est défini sur la base de paramètres sociaux très stricts. De là, j’ai voulu ouvrir une porte d’espoir pour moi-même, pour les femmes que je connais et celles que je ne connais pas. Ainsi l’histoire de Claudina s’est entrelacée avec d’autres dans Les Sentiers de l’oubli.

C. L. : Que signifie pour vous “l’oubli” du titre ?

N. R. B. : L'”oubli” pour moi est lié aux choses que nous laissons derrière nous pour aller de l’avant. Dans le cas de Claudina, cet oubli a deux rôles : d’une part, la décision d’oublier pour survivre. Cet oubli choisi qui réapparaît comme une âme perdue. Et d’autre part, il s’agit de lâcher prise, avec l’abandon de ce qui ne convient pas et l’oubli afin de vivre la vie souhaitée.

C. L. : Pouvez-vous nous parler de l’incroyable travail photographique de Víctor Rojas ?

N. R. B. : Avec Víctor, nous avons passé en revue diverses références, des photographes tels que Lise Sarfati, Nan Goldin, et en même temps, nous avons visité Lautaro afin que Víctor soit imprégné du type de lumière dont dispose la ville. C’était également un effort conjoint avec la directrice artistique pour arriver à ce que j’imaginais. Victor et Mel (Melisa Nicitich) ont fait un excellent travail pour rendre cela tangible !

C. L. : L’histoire a-t-elle beaucoup changé entre l’écriture du scénario, le tournage et au cours du montage?


N. R. B. :
Le tournage a été réalisé en suivant le scénario à la lettre. Une fois dans le processus de montage, il était nécessaire d’apporter des modifications. Malheureusement, une journée de tournage a été perdue, ce qui a obligé à repenser divers aspects de l’histoire originale, et il fut donc également nécessaire de céder certains passages pour donner de la fluidité à l’histoire finale.
Nous avons décidé de mettre de côté certains chapitres, comme l’histoire de Claudina et de son mari, estimant que l’histoire de notre protagoniste a commencé une fois qu’elle a vécu sa solitude et à se rendre compte qu’il y avait un monde autour d’elle qu’elle ignorait jusqu’ici.

C. L.: Comment s’est passé le casting des acteurs?

N. R. B. : J’ai contacté une dizaine de femmes que j’ai rencontrées pour prendre un café, leur parler du projet et juste voir si nous avions une sorte de lien. Curieusement, avec Rosa et Romana, rien de tout cela n’est arrivé [rires]. Je savais qui était Rosa Ramírez, le métier qu’elle porte avec elle. C’est une formidable comédienne de théâtre! Un jour, j’ai vu sa photo et son sourire et j’ai pensé “Elle est Claudina, je dois la rencontrer!” Je lui ai écrit un très long mail lui racontant ma vie, ce que je cherchais avec ce film et je me suis assise en attendant de voir si elle me répondrait. J’ai reçu un jour sa réponse par mail où elle m’expliquait longuement pourquoi il lui semblait si important que cette histoire soit racontée: c’est ainsi que notre amour est né!
J’ai vu Romana Satt dans une vidéo sur YouTube où elle apparaît en train de chanter à Miami: son visage très particulier et une voix formidable m’ont vite fait penser au personnage d’Elsa! Une femme avec son impolitesse donnerait beaucoup de force à Elsa. Je l’ai contactée pour la rencontrer et lui ai tout de suite proposé le rôle d’Elsa.

C. L.: Quel a été le soutien de la productrice Catalina Fontecilla : le film a-t-il été difficile à produire ?


N. R. B. :
Plus que difficile, la production a demandé beaucoup de travail. Catalina est arrivée alors que le film était déjà tourné et sans idées concrètes sur la façon de continuer à travailler. Il n’y avait pas de stratégie de production. Elle a reçu une première partie du film à partir de laquelle elle a commencé à travailler. À partir de ce moment, un travail intensif a été mené sur le montage et la recherche de regards extérieurs au projet, qui permettraient la construction de l’histoire définitive. Cela a renforcé le projet et a permis de le terminer en obtenant également un financement pour la post-production du film. Sans le travail et la persévérance de Catalina, nous n’aurions à cette heure pas pu faire ce film. Il reste complexe à produire un film en Amérique latine car il y a peu de ressources, mais quand on est entre de bonnes mains, tout est possible!

C. L.: Teniez-vous à témoigner des difficultés à s’ouvrir à la liberté de la diversité sexuelle dans le conflit de générations que l’on voit dans le film?

N. R. B. : La diversité sexuelle est un tabou pour les femmes, surtout à un âge avancé. De plus, ici au Chili, il est mal vu de faire partie de la communauté LGBTQ +, qui reste toujours un sujet de conversation et de jugement dépréciatif. J’espère que les nouvelles générations prouveront que le temps ne passe pas en vain. Le monde Queer au Chili souffre au quotidien, ce n’est pas facile de se sentir en sécurité dans ce pays où il y a beaucoup de discriminations. L’égalité matrimoniale a été récemment approuvée, mais il reste tant à faire pour éduquer cette société remplie de haine et dépassée pas ses émotions!

C. L. : Dans votre histoire, la liberté des femmes commence par l’absence des maris de Claudina et Elsa : est-ce le reflet du poids patriarcal dans la société ?

N. R. B. : En effet. Le poids patriarcal dans la société est encore très fort aujourd’hui. J’ai été très frappée de découvrir que tant de femmes adultes étaient immergées dans leur rôle social féminin, et que personne ne leur a jamais demandé, pas même elles-mêmes, si c’était vraiment ce qu’elles voulaient. Cette soumission est due au poids patriarcal qui les contraint, et s’affranchir de ce poids oppressant me paraît significatif.

C. L.: Que pensez-vous de l’importance de raconter des histoires qui se passent en dehors des grandes villes ?


N. R. B. :
J’ai choisi Lautaro, dans le sud du Chili, car j’y ai vécu les 10 premières années de ma vie. Là, j’ai pu observer toutes sortes de comportements qui se répétaient chez d’autres personnes dans d’autres villes. Il me semblait que c’était une belle ville pour représenter le caractère humain complexe de manière simple. De plus, être capable de raconter des histoires au-delà des grandes villes, donne une perspective plus universelle aux histoires et c’est là l’une de mes grandes motivations à faire des films. De même, au moins au Chili, les gens hors de la ville ne se sentent pas complètement identifiés avec les grandes villes. J’ai trouvé important de présenter une perspective différente.

 

Par Cédric Lépine / Mediapart