La Fortaleza

Dimanche 14 Nov 2021 16:00

Cinéma Kinograph Salle 1 / Av. de la Couronne 227, 1050 Bruxelles  

Synopsis

Jorge Thielen Armand explore le passé de son père et ses talents d’acteur dans un drame situé dans la jungle vénézuélienne qui subjugue.

Biographie du réalisateur

Jorge Thielen Armand est né à Caracas, au Venezuela. Ses films ont été présentés à Venise, Rotterdam, BAFICI, London Institute of Contemporary Arts, la Biennale d’Istanbul, Filmfest München, New York Museum of the Moving Image, American Museum of Natural History, entre autres.

 

Son premier long métrage LA SOLEDAD (2016) a été présenté en avant-première au 73e Festival international du film de Venise et a été projeté dans plus de 60 festivals, recevant plus d’une douzaine de prix. Son deuxième long métrage LA FORTALEZA (2020) a été présenté en Compétition Tigre du 49e Festival International du Film de Rotterdam, suivi de projections à Busan, Guadalajara, Gijón, Le Caire et dans d’autres grands festivals ; l’historienne et théoricienne du cinéma française Nicole Brenez lui a décerné le Prix du Jury du 29e Festival Biarritz Amérique-Latine.

Fiche technique
Titre original : La Fortaleza

Année : 2020

Durée : 108 min.

Langue : V.O. Esp, ST Fr

Pays : Venezuela

Genre : Drame

Réalisation : Jorge Thielen Armand

Prix :

2020 : Festival international du film de Rotterdam : Sélection officielle

2020 : Festival du Film de Gijón : Sélection officielle en compétition (Section « Terres en transe »)

2020 : Havana Film Festival : Sélection officielle des longs métrages en compétition

Section : Société en mouvement

Entretien avec Jorge Thielen-Armand, réalisateur de “La fortaleza”

Le Vénézuélien Jorge Thielen-Armand a débuté en 2016 avec “La soledad“, un film mettant en scène un ami d’enfance du réalisateur et se déroulant dans une maison contestée appartenant à ses arrière-grands-parents. Le film a été présenté en première au 73e Festival du film de Venise et a reçu de nombreux prix internationaux lors de festivals tels que Miami, Biarritz et Durban. Il y a quinze jours, son deuxième long métrage, “La fortaleza“, est devenu le premier film vénézuélien à faire partie de la Tiger Competition du festival de Rotterdam. En mars, il sera en compétition au festival de Guadalajara et sera projeté au marché du film européen de la Berlinale, avec des ventes par Reel Suspects.

 

Vos films mélangent des choses qui se sont passées avec des situations fictives, comment avez-vous travaillé sur le développement du scénario ?

 

Les scénarios de “La fortaleza” et “La soledad” ont été écrits en collaboration avec Rodrigo Michelangeli, qui est également le directeur de la photographie et l’un des producteurs. L’idée est venue de la réalité : mon père avait un campement de touristes en Amazonie dans les années 90, et lorsque son projet a échoué, il s’est lancé dans l’exploitation illégale de mines d’or. Quand j’étais petit, il est parti pendant cinq ans et est revenu avec une barbe et des histoires de violence et de folie. Nous étions toujours en contact étroit avec mon père, tant pour l’inspiration que pour les informations techniques sur le fonctionnement de l’exploitation minière là-bas. Nous avons également réalisé à un teaser, un voyage d’inspiration, et en visitant les ruines du campement, nous avons rencontré Johnny, qui apparaît dans le film. Je l’avais rencontré quand j’étais un petit garçon, alors c’était comme des retrouvailles avec un oncle perdu de la jungle. Ensuite, avec le scénario, nous avons participé à l’atelier du Cine Qua Non Lab et nous avons également participé au TIFF Writers studio.

 

Quelles sont les difficultés de travailler avec des personnes qui ne sont pas des acteurs professionnels et qui ont aussi un lien très étroit avec vous ?

 

C’était un défi à tous les niveaux : personnel, technique, et même financier. C’était souvent l’un des obstacles : nous arrivions à une présélection pour un soutien ou un atelier et, à la fin, on nous disait : « Votre projet a presque été sélectionné, mais le comité a estimé qu’il n’était pas souhaitable de faire le film avec votre père, qui n’a aucune expérience d’acteur en dehors du rôle qu’il a joué dans “La soledad” ».

 

Le processus avec mon père et les autres acteurs a été très long. J’ai travaillé avec Carlos Medina, un coach d’acteurs de Colombie, mais nous n’avons pas fait de répétitions et ils n’ont pas appris le script. En fait, mon père n’a jamais vu le script, et ne savait pas où l’histoire allait. Il connaissait le synopsis, mais chaque jour, je lui montrais ce que nous allions faire 30 secondes avant le tournage. Pendant le processus de formation, nous leur avons appris à réagir, à être présents, et non à agir. Le tournage était chronologique, de sorte que chaque jour était une découverte. Comme le personnage a changé, la personne a également changé avec l’histoire.

 

Combien de temps le tournage a-t-il duré, et quelles difficultés avez-vous rencontrées pendant le tournage ?

 

Il a duré 42 jours. Il s’est écoulé sept mois au total entre la pré-production et la production, et il y a eu des milliers de catastrophes et de retards, non seulement à cause de l’environnement de la jungle de la communauté indigène, mais aussi à cause de la crise au Venezuela. Lorsque nous avons commencé à filmer, c’était le fameux jour où l’aide humanitaire était censée entrer, puis le gouvernement a fermé l’espace aérien, et la nourriture a pourri dans certains conteneurs que nous allions emmener par avion sur les lieux. D’autre part, nous n’avons pas pu tourner sur le site original du campement de mon père, car la communauté indigène s’est mis dans la tête que nous étions une mafia minière illégale, et ils nous ont chassés de la région à coups de machettes. Ils se sont réunis dans un shabono, qui est une grande hutte où la communauté indigène se réunit et prend des décisions collectivement, et ils y ont organisé une sorte de procès contre nous.

 

Rodrigo et moi avions déjà écrit le scénario en nous basant entièrement sur la géographie et les personnes qui se trouvaient dans cette région, et nous avons dû tout reprendre et trouver tous les lieux de tournage en partant de zéro deux semaines avant le début du tournage, dans un parc national voisin appelé Canaima. Nous avons dû reconstruire les ruines du campement et cela a été un traumatisme pour moi, car l’origine de l’idée était là : tout comme je veux retourner à “La soledad“, qu’est la maison de mes arrière-grands-parents, je veux retourner au campement dans la jungle de mon père.

 

Pour moi, ce fut une catastrophe : j’ai perdu la possibilité de capturer cet espace et de le mettre dans mon album de souvenirs. Au final, cela s’est avéré être un avantage, non seulement d’un point de vue logistique, car le nouveau lieu avait un endroit où loger, mais cela m’a permis de me concentrer davantage sur mon père, plus sur le personnage et son intérieur que sur l’extérieur. Je pense que je fais une sorte de trilogie qui vient du sentiment de perte : la perte d’une identité vénézuélienne, d’une famille, d’un environnement.

 

Vous vivez au Canada depuis de nombreuses années et vous revenez toujours au Venezuela pour tourner vos films, même si vous êtes conscient des difficultés que vous rencontrerez. Pourquoi le faites-vous ?

 

J’ai quitté le Venezuela à 15 ans, et j’ai déjà passé la moitié de ma vie à l’étranger. Cela provoque une crise d’identité très forte, chaque fois que je rentre, je me retrouve dans un pays que je ne reconnais pas et qui ne me reconnaît peut-être pas non plus. Faire des films est une façon de retourner au Venezuela, d’être avec mon père pendant sept mois, d’archiver quelque chose, de le mettre dans un document avant qu’il ne disparaisse. Je pense que, malgré les difficultés, c’est nécessaire. Au Canada, cela ne s’est pas produit, et je n’ai pas eu l’impression d’avoir une idée honnête qui vient de quelque chose en moi. Peut-être que cela a à voir avec le fait de relever ce défi : l’expérience de retourner en arrière, de mettre tant de choses en danger, me remplit d’électricité, d’énergie.

 

Les deux films que vous avez réalisés pouvaient être interprétés comme des allégories de la situation actuelle au Venezuela. Votre prochain film, “La cercanía“, va-t-il dans le même sens ?

 

Je ressens le besoin de parler de ce qui se passe au Venezuela. Je ne peux pas m’en aller et lui tourner le dos. J’ai besoin de parler de ce qui se passe maintenant parce que nous avons un gouvernement qui essaie de couvrir ce qui se passe et ce qui s’est passé et de changer l’histoire. Faire des films, c’est capturer quelque chose dans le temps qui ne peut être effacé, et le prochain film est également lié à cela. Je pense que je fais une sorte de trilogie qui vient du sentiment de perte. La perte d’une identité vénézuélienne, d’une famille, d’un environnement. Quand on ressent ce déracinement, on se retrouve dans la solitude et on doit se renforcer, et alors la proximité devient possible. C’est ainsi que je le comprends et le vois, car c’est un processus qui évolue sans cesse, on le découvre et tout cela est très inconscient.

 

Comment les différentes compagnies internationales qui ont coproduit “La Fortaleza” se sont-elles associées ?

 

Les coproductions avec le Venezuela sont un défi car le CNAC ne soutient pas de projets actuellement, et le pays ne reçoit pas d’aide d’Ibermedia car le gouvernement ne paie pas sa dette, ce qui pour moi est une forme de censure car c’est un fonds dans lequel ils n’ont aucun contrôle sur ce que vous dites. Nous avons travaillé avec Felipe Guerrero de Mutokino, qui est le coproducteur et le monteur colombien, et qui était également le monteur de “La soledad“. Nous avons établi une relation créative très forte et la Colombie a été incorporée en tant que coproduction minoritaire. Puis la France est entrée en jeu car j’avais rencontré Louise Bellicaud de In Vivo Films lors d’une réunion de coproduction très informelle au Festival de Biarritz en 2017. Sa société de production se trouve dans la région Nouvelle-Aquitaine, en France, et elle a donc accès à des financements très généreux et très souples. Et Marleen Slot, du Dutch Viking Film, a d’abord essayé de rejoindre le projet avec le fonds Hubert Bals, et comme cela ne s’est pas fait, nous avons frappé à la porte du World Cinema Fund et cette possibilité s’est ouverte.

 

Vous sortez votre deuxième film et participez en même temps au développement de festivals avec votre troisième film, quelles sont vos prochaines étapes et qui est déjà impliqué dans “La cercanía” ?

 

Avec le nouveau film, nous allons faire la production la plus franco-centrée avec In Vivo Films, et il y a aussi le Colombien Mutokino. Nous avons eu un début très positif, car nous avons été sélectionnés pour le Torino Film Lab et le Script Station à la Berlinale. Mon mantra a toujours été de ne jamais éteindre la flamme, car si elle s’éteint, j’ai le sentiment qu’il pourrait être difficile de redémarrer le moteur. L’idée est de capitaliser sur le lancement de “La fortaleza ” pour accrocher et pouvoir avancer à un rythme plus rapide avec le projet suivant ; utiliser la distribution de “La fortaleza ” comme une plateforme pour réaliser le suivant.

 

Par Micaela Domínguez Prost / Latamcinema / Traduit de l’espagnol par le Festival Peliculatina